Porter le monde

Il nous échoie

de porter le monde

sur nos épaules.

Alors qu’il s’assèche, alors qu’il se noie

et selon toutes les prophéties,

c’est à nous qu’il échoie

de le sauver.

Mais nous,

qui va nous porter ?

Qui va nous apprendre

comment on porte un monde

comment on se porte soi-même

Qui va nous soutenir, nous entourer

de paroles sages et de tendresse

alors qu’on s’assèche et qu’on se noie

hein,

qui va nous guider ?

Faudrait quand même pas oublier

qu’on est malades depuis des siècles

qu’on pisse dans l’eau-même que l’on boit

qu’on viole nos sœurs

qu’on pille nos mères

et que tout ça on le sait

et que parfois dans le miroir

ça fait du mal de se regarder.

Faudrait quand même pas oublier

qu’on n’a plus d’âme depuis des siècles

que nos anciens

on les a rangés dans des boites

parce qu’ils sont trop lourds à porter

et que nos morts

nos suicidés

on a deux jours pour les pleurer.

Deux jours.

Trois si c’est un proche au premier degré.

Il faudrait quand même pas oublier…

Faudrait quand même pas oublier

qu’au dessus de nos têtes

dans les cabines de pilotage

les hommes les femmes bien avisés,

passent leurs journées à décider

…de continuer

jusqu’à nous faire manger l’espoir

par les trous de nez

Faudrait quand même pas oublier

que sur tous les murs de la ville

on nous exhorte à consommer

les tripes et la peau de la Terre

le sourire aux lèvres

la boulimie et le massacre

modèle ultime d’accomplissement.

Faudrait quand même pas oublier

tous les bûchers

et toutes les femmes qui ont brûlé

encore maintenant en quête d’une place

dans l’équilibre.

Faudrait quand même pas oublier

tout ça,

le matin quand il fait froid

quand il fait nœuds

quand il fait noir

et qu’on pourrait croire

qu’on est inaptes, inadaptés, défectueuses, parasitiques, anti-sociaux ou dépressives.

Faudrait quand même pas oublier

mes chers amis blancs et prospères

que notre dieu et notre culture

a presque effacé toutes les autres.

Sauf que maintenant qu’on se rend compte

que peut-être bien qu’on s’est plantés

ben, on a l’air con !

on a coupé la riche branche

sur laquelle on était assis

et tous les chemins pour nous guider

vers d’autres manières d’exister.

Et pourtant on est là

Et c’est à nous de l’habiter

ce monde.

Les pieds profondément enracinés

et le cœur sacrément bien accroché.

30/07/2023

2 réflexions sur “Porter le monde

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